A Charleville, la police en état d’urgence

Alors qu’un texte sur la sécurité est examiné à l’Assemblée, «Libération» a suivi le quotidien d’un commissariat. Des forces de l’ordre confrontées au jihad comme aux délits de boisson.

Depuis plusieurs mois, le métier de policier subit de lourds bouleversements. Menace terroriste accrue, détection de la radicalisation, port d’armes en dehors des heures de service, assouplissement de la légitime défense, autant d’événements qui affectent un quotidien déjà tourmenté par le sous-effectif et les heures supplémentaires. A l’heure où les députés examinent un nouveau texte renforçant l’arsenal sécuritaire (lire ci-contre), Libération a passé 24 heures au contact des policiers de Charleville-Mézières (Ardennes) qui, depuis la tuerie de Charlie Hebdo, vivent leurs missions avec «une gravité décuplée».
10 heures

Il suffit d’entrer dans le hall d’accueil pour savoir qu’il s’agit d’un commissariat modèle. Sur le mur, une petite plaque indique que le Premier ministre, Manuel Valls, était présent lors de l’inauguration début 2014. Les locaux, en effet, sont spacieux et propres, un privilège dont tous les policiers français, notamment franciliens, ne bénéficient pas. A l’étage, le commissaire Eric Krust, la quarantaine dynamique, reçoit chaleureusement. Ancien militaire, il dirige 207 fonctionnaires, dont 150 sont affectés à Charleville-Mézières, les 57 autres à Sedan.

En janvier 2015, ses équipes ont été en première ligne dans la traque des frères Kouachi. Stupeur désormais doublée d’une inquiétude lancinante. Dès 20 heures le mercredi 7, soit le soir de la tuerie de Charlie Hebdo, les enquêteurs s’orientent vers le quartier sensible de la Ronde-Couture d’où est originaire Izzana Hamyd, l’épouse de Chérif Kouachi. Mais ce soir-là, c’est son petit frère Mourad, 19 ans, scolarisé au lycée Monge, que les policiers suspectent d’avoir participé au commando meurtrier. A peine trois heures plus tard, les unités d’élite du GIPN de Lille et de la BRI de Strasbourg déboulent à toute vibure. Jusqu’ici relativement calme, Charleville, à peine 50 000 habitants, entre de plain-pied dans la réalité du terrorisme. Au final, Mourad Hamyd sera mis hors de cause. Mais l’épisode, selon Eric Krust, «montre que tous les policiers de France peuvent, à un moment où un autre, se retrouver en intervention pour empêcher un acte terroriste». Depuis quatorze mois, il trouve ses policiers «moins légers et beaucoup plus concentrés»,même s’ils font essentiellement face à une délinquance de voie publique où, dans 49 % des cas, des mineurs sont mis en cause.
12 heures

D’un bureau à l’autre, il n’y a qu’un petit escalier. Au rez-de-chaussée se trouve celui du commandant Benoît Thro, chef de l’antenne du renseignement territorial (RT). D’ordinaire secret, le service ouvre cette fois-ci sa porte. En tout, dix fonctionnaires, dont deux gendarmes installés à Revin, près de la frontière belge, le composent. Evidemment, la préoccupation du moment concerne la radicalisation : les deux gendarmes, ainsi que deux policiers, s’en occupent à temps plein. Gestion des sources humaines, surveillance, filatures, écoutes administratives, le RT met les bouchées doubles. Et utilise désormais tous les joujoux légalisés après le vote de la «loi renseignement», notamment les balises de localisation. En un an, «40 objectifs crédibles», en plus de ceux déjà identifiés, lui ont été signalés via la cellule de veille de la préfecture ou le numéro vert géré par l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat). Parmi les cibles prioritaires, traitées de plus longue date, figure un proche de Fabien Clain, vétéran du jihad français proche du clan Merah et parti en Syrie. Il y a peu, un épisode a particulièrement éprouvé Benoît Thro : «Une de nos cibles, pourtant jugée peu radicale, a été arrêtée à Roissy alors qu’elle s’apprêtait à rejoindre les zones de combat.» L’avertissement, sans frais, a fait courir un certain frisson au sein de l’équipe. «Parfois le signal est si faible qu’il est quasi imperceptible. On sent qu’on n’a pas le droit de se tromper, que les parcours évoluent très vite, s’inquiète Benoît Thro. Actuellement, on observe une grosse activité des réseaux de recrutement de jeunes filles.»
15 heures

Le major Reynald Tilmont et le brigadier-chef Eric Vesoli embarquent en «brigade de roulement». En tout début d’après-midi, un petit coup de chaud à la Ronde-Couture a conduit à quatre interpellations pour vol de scooter. Pour eux, 95 % du travail concerne des délits routiers, de la délinquance ordinaire (outrages, vols à l’arraché, cambriolages…) et de l’alcoolémie. Les Ardennes sont ravagées par la désindustrialisation, affichant des taux de chômage très élevés – près de 40 % dans certaines villes de la vallée de la Meuse. A la radio, la «station directrice» guide la voiture dans les rues de la cité célèbre pour son festival de marionnettes : «Une femme alcoolisée erre sur la chaussée rue Bahut.» Les lèvres bleuies par le froid, la victime a été repérée par un voisin. Dans sa portière, une bouteille de Porto, vide. La femme confesse «des soucis avec son mec, qui l’a foutue dehors». «On est pleinement dans une mission de Police secours», explique Eric, policier depuis 1996. La détresse de la population est telle que les effectifs sont submergés. Avec l’état d’urgence, le commissaire a exigé 100 % de temps de présence entre le 13 novembre et le 10 décembre. «On est épuisés, murmure Reynald Tilmont. Mais la solidarité est là. Si quelque chose devait survenir, on sera prêts.»
21 heures

Après la rédaction d’un dernier procès-verbal pour défaut d’assurance, la journée d’Eric Vesoli s’achève. Il sera toutefois de retour dès 5 heures du matin au commissariat pour prendre son poste de matinée. Avant de partir, il pénètre dans le local de dépôt des armes (LDA). C’est ici, dans un casier individualisé et automatisé, que chaque policier dépose son arme de service. Sous l’état d’urgence, un arrêté du ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, les autorise pourtant à garder leur pistolet en dehors des heures de service. L’idée est de pouvoir interrompre une attaque terroriste si, par hasard, un policier se trouve non loin de l’action. Pour cela, les candidats doivent rédiger un rapport motivé au commissaire, qui accepte ou non, après évaluation. A Charleville, seuls 15 policiers ont fait la demande, soit à peine 10 % de l’effectif. «La probabilité de se retrouver face à un terroriste ici est plus faible qu’à Paris ou Lyon, estime Eric Krust. Ceux qui le font se sentent simplement plus en sécurité.» Plus que des soucis liés au vol de l’arme ou à des bavures, c’est l’hypothèse de suicides qui alerte Eric Krust. En 2015, 45 policiers ont mis fin à leurs jours, parfois avec leur arme de service. «Le LDA est un équipement précieux mais il ne remplace pas une attention mutuelle, avertit-il. Avant, les collègues remettaient leurs armes chaque soir au chef de poste, qui pouvait s’apercevoir si l’un d’eux n’allait pas bien.»
23 heures

A cette heure-ci, c’est la Brigade anticriminalité (BAC) qui sillonne Charleville. Installés dans une voiture banalisée, en civil, les policiers sont là pour chasser «le flag». Bientôt, ils recevront de nouveaux fusils mitrailleurs 5,56 millimètres et seront envoyés les premiers en cas d’attaque terroriste. L’assouplissement des règles de la légitime défense, prévu par l’article 19 de la loi en discussion à l’Assemblée nationale, ne fait pas ciller Gérald, l’imposant taulier de la BAC : «Pour moi, ça ne changera pas grand-chose. On s’entraîne beaucoup au tir, s’il faut abattre quelqu’un pour sauver des innocents, on le fera.»Toutefois, il reconnaît que tirer sur un suspect «est une décision lourde qui réclame un niveau d’information précis et rapide de la part de la hiérarchie». Cette nuit-là, il ne se passe rien de significatif, à l’exception d’un retraité solitaire et éméché qui jette meubles et vêtements depuis la fenêtre du 5e étage. Une fois encore, l’essentiel des interventions consiste à gérer des bagarres intrafamiliales sur fond d’alcool. Gérald, féru de littérature russe, décrit tout de même un climat de fébrilité permanent : «On est sur le qui-vive. Le terrorisme est quelque chose d’évanescent, présent partout et nulle part.» La proximité avec la frontière belge génère de nombreux trafics, d’armes et de drogue. C’est également non loin de là qu’a été vu pour la dernière fois l’un des fugitifs des attentats du 13 Novembre, Salah Abdeslam.

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